« Berserk » et la figure historique des berserkirs

Berserk et la figure du berserk: Contextualisation historique et place du mythe dans la culture visuelle moderne.

L’arrivée du 36ème tome de Berserk (quoi si peu?!) va me permettre de vous parler d’un sujet mythologico-historique, à savoir les berserkir et leur représentation dans les œuvres de fiction.
Au passage, je parlerai de mon ressenti sur le manga Berserk car 36 tomes (a priori on partirai sur 100 volumes) ça commence à faire.
Le berserk est une figure qu’on a désormais l’habitude de voir dans notre culture visuelle moderne.
Attaché à l’idée de fureur guerrière incontrôlable, le concept actuel du berserk fait écho à une catégorie de personnes qui ont réellement existé pendant une période allant du VIème siècle (ce qu’on appelle l’Age de Vendel) et le XIème siècle.

Cependant les recherches sur les berserkir  et la réalité de leur fureur laisse la part belle aux interrogations et les historiens sont perplexes face au manque de sources et à leur imprécision. Poèmes, sagas tardives, pierres et stèles runiques, il est y a chaque fois question de berserkir mais aucune description précise et détaillée de leur mode de vie, de leur statut. Les raisons de cette fureur, voire transe guerrière, est laissé aux bons soins des spécialistes qui essayent de trouver toutes les raisons possibles à la furie des « guerriers-fauves ».
Cette présentation que je vous propose maintenant est tiré de l’ouvrage « Les Berserkir: Les guerriers-fauves dans la Scandinavie Ancienne » de Vincent Samson, Docteur en Histoire spécialiste en histoire médiévale et philologie scandinave.

Nous avons, je pense, tous en tête l’image d’un viking très énervé, qui s’acharne sur ses ennemis dans la fureur du combat. C’est juste, mais pas très précis. Alors quand on étudie les sources qui nous montrent des guerriers-fauves, attaquons nous déjà à son étymologie.
Et elle divise pas mal cette étymologie, car deux origines au mort sont probables. La première nous donne: berr-sekr.Berr étant la nudité et sekrl’armure (Lexicon Poeticum). Le berserk serait alors un guerrier qui ne porte par d’armure au combat. La chose semble se confirmer par Tacite qui écrivait que certains celtes et les germains avaient l’habitude de partir au combat « nudus corporibus ». Pas la peine de vous faire un dessin…

Ca colle avec notre image du berserk. Celle d’un guerrier très fort, violent, qui ignore l’armure et fait barrage de son corps face aux coups.
Mais berserk viendrait peut-être aussi de l’étymon ber– qui voudrait dire « ours ». Cette interprétation nous vient de Sveinbjorn Egilsson qu’il s’agit d’une forme archaïque de bjorn (ours en islandais et suédois) et qui se rapproche de bear en anglais… En ce cas, –serkr devient non plus une armure/tunique mais une pelisse. Le berserk devient alors le guerrier qui porte une peau d’ours au combat.

Représentation de berserkir sur les matrices de Torslunda.

Bon, là vous allez me dire « et alors? Il peut être à moitié à poil avec une peau d’ours sur lui… Qu’est-ce qu’on s’en fout?».

C’est vrai. Mais il faut savoir que si le berserk est lié au l’ours, alors il faut s’intéresser à une autre figure guerrière scandinave, le ulfhednar. Ce dernier, c’est en gros la même chose que le berserk mais avec un loup. Le terme signifiepelisse-de-loup et désigne donc des guerriers qui « portaient des sarraus de loup en guise de broignes » pas d’armures donc. Dans ce court extrait de la Vatnsdoela saga ci-dessus, on voit le roi Harald à la Belle Chevelure (850?-933) qui doit se battre sur mer. On y apprend que les ulfhednar se battaient à la proue et donc en première ligne. Ils forment donc une sorte de troupe d’élite, homogène voire même une caste spécifique de guerriers. Cette image cadre bien avec notre perception du berserk. Notre imaginaire actuel est friand de classifications précises qui font écho au jeu de rôles et aux jeux vidéos. Cependant, il n’y a pas d’un coté les berserkir et les ulfhednar de l’autre. Ils forment un « groupe » qu’il vaut mieux englober sous le terme de guerriers-fauves.

Motif de casque découvert en Uppland, Suède.

Cette confusion rend alors le guerrier proche non pas d’un animal-totem mais de l’animal lui-même. Il devient une bête féroce dans le combat.

Cette idée de transformation est centrale dans le monde nordique car elle fait appel à la croyance de l’hamrL’hamr est en quelque sorte un « corps astral » animal qui existe chez les gens. Les berserkir ont la faculté de faire sortir l’hamr de leur corps qui leur donne alors le comportement de l’animal associé à cet hamr.

Cette croyance fait écho à des pratiques chamaniques. Le berserk devient alors une sorte de chaman qui invoque un esprit tutélaire qu’il a en lui. Ce comportement décrit dans plusieurs sagas peut d’ailleurs se rapprocher du mythe de la lycanthropie. Si le berserk est aussi un chaman ou une modalité de ce dernier, cela fait de lui un magicien. Et en effet, le berserk est parfois appelé « homme d’Odin » Odin qui est le dieu de la magie (acquise grâce aux runes). Le berserk est non seulement impressionnant au combat mais en plus sa transe de combat s’accompagne de plusieurs faits extraordinaires. On rapporte ainsi que le berserk est insensible au feu. La Gesta Danorum rapporte des berserkir qui mangeraient des charbons ardents! Si il y a l’exagération du texte, on peut être néanmoins a peu près certain que les berserkir se livraient dans les banquets et les fêtes à des démonstrations en relation avec le feu comme marcher sur des charbons, franchir un feu, prendre des brandons à main nues…

Ce genre d‘exploits rappelle encore un peu l’aspect chamanique du berserk. SI le berserk ne craint pas le feu, il ne craint pas non plus le fer. Différent de l’insensibilité à la douleur, il s’agit carrément d’un sortilège qui serait lancé par le berserk! En effet, dans le Havamal, recueil de poèmes issu de l’Edda Poétique, Odin nous explique en s’adressant au lecteur qu’il connait des sortilèges et des charmes. Dix-huit en tout, dont le troisième nous dit ceci:

J’en sais un troisième:
Si je suis en pressant besoin
De mettre à mal mes ennemis
J’émousse le fil des épées
De mes adversaires.
Ne mordent plus leurs armes ni leurs engins.

Au moins c’est clair, Odin maîtrise le debuff… Cette faculté venue d’Odin serait transmise aux berserkir lors de la sortie de leur hamr. En gros, pendant la transformation en fauve du berserkr celui-ci gagne des « pouvoirs » pour garder une image rôlistique.

A ces pouvoirs s’ajoutent aussi des transformations mentales et physiques: Épuisement presque fatal après le berserkgangr (le fait d’être berserk), pâleur de cadavre, goût pour le sang et les morsures, force décuplée…

Tous ces éléments semblent pas nécessairement concorder avec une « folie » mais une sorte de transe chamanique.

Les différentes sources et textes nous permettent de dire que le berserk n’est pas un fou que l’on exclurait de la société pour le faire le faire combattre à part. Si certains chercheurs voient en eux des pathologies psychiatrique, cette idée semble reculer de plus en plus car le berserk serait une sorte de guerrier sacré qui appartiendrait à une congrégation d’élite qui suppose un rite de passage voire même un don qui serait transmis. Loin d’être des exclus, les berserkir sont aux cotés des rois dont ils forment la troupe d’élite. Un schéma qui peut s’apparenter au lien qui unit Odin aux Einherjar dans le Walhalla. A part, mais pas exclus, les berserkir et leurs « magies » ne seront pas vu d’un bon œil avec la christianisation du Nord de l‘Europe. Le berserk sera un symbole du monde païen à abattre. Deux berserkir seront combattus par l’évêque Fridrekr dans la Vatndsoela saga. Les berserkir apparaissent même dans la Hjàlmthés saga ok Olvis, où ils sont accompagnés de trolls, géants et nains…

La vision du berserk dans le jeu vidéo et Berserk de Kentaro Miura.

Le jeu vidéo reprendra l’image du berserkr. Tout ce que j’ai expliqué dans ces colonnes semblent s’accorder avec l’image classique que l’on se fait du berserk. Dans  Final Fantasy, le berserk est une classe de personnage a part entière qui reprend à son compte la fureur du guerrier. D’une force physique supérieure, il est souvent incontrôlable en combat. Dans Final Fantasy X-2 il est très faible face à la magie, paradoxal avec ce qui fut décrit plus haut mais nécessaire à cause de l’équilibrage indispensable au jeu.

Grôu! Grôu!  Craignez la fureur des berserkir de Final Fantasy!

Le même effet peut se retrouver d’ailleurs avec l’altération d’état « Fureur », ce qui fait d‘elle la seule altération d‘état qui ne soit pas vraiment handicapante. On s’accommode, on instrumentalise ce berserk qui vient d’arriver dans son équipe car il peut bénéficier d‘un bonus de vitesse gratuit. Classe présente mais un peu  à part avec son gameplay aléatoire, il devient une sorte de bonus un peu désespéré, un soutien que l’on s’adjoint pour son DPS. Plus contrôlable sera le berserk de Age of Empire 2 où il devient l’unité d’élite des Vikings. Logique et vrai pour une fois…

Pour une fois, pas trop de commentaires à souligner sur l’adaptation vidéoludique du berserk, ce qui me permets de passer à l’œuvre Berserk de Kentaro Miura.

Sans doute mon manga préféré, pour la qualité de son dessin et la puissance qui s’en dégage avec une grande finesse de trait. Souci du détail, des textures et de l’armement qui donnent à ce monde de fantasy une assise réaliste renforçant notre implication aux cotés de Guts. Guerrier d’élite fonceur et brutal, il s’adonne, au climax des combats, à des accès qui rappellent les berserkir. Claquements de dents incontrôlables (les berserkir sont réputés pour mordre leurs boucliers avant un combat), tremblements dû à la fatigue extrême… Malgré toutes les épreuves subies, il ne devient pas fou mais transforme ces mêmes épreuves en rage ultime qui le porte au-delà des limites humaines. Il ne craint plus le fer et le feu.

Le berserk est intimement lié à la notion de hamr décrite plus haut. Dans Berserk, cette notion se retrouve très judicieusement au travers du graphisme: Voyez comment lors des accès de rage de Guts, Kentaro Miura dessine celui-ci avec des contours moins distincts. Sa forme, son corps devient flou, il extériorise son hamr de façon primitive.

Plus loin dans le récit, alors que Guts gagne l’armure du Berserk, cette armure prend même la forme d’un loup quand elle est portée par Guts faisant de lui un ulfhednar. Forme qu’elle n’a pas de base! Démontrant que cette armure portée par Guts lui permet d’extérioriser son hamr qui prend la forme d’un loup. Guts est donc un guerrier-fauve. Un vrai au sens historique du terme.

Cette pertinence dans l’écriture de Berserk me permets de souligner la richesse créative des japonais dans leur inspirations.

Ces derniers puisent dans toutes nos sources, extrayant des personnages, des noms, des mythes en n’hésitant pas à les sortir, les transformer. Nombreuses sont les références cabalistiques que j’ai apprise grâce à la série des Persona, la mythologie grecque a passionné beaucoup d’entre nous grâce aux Chevaliers du Zodiaque, et Valkyrie Profile puise allègrement dans les légendes du Nord pour nous donner une aventure unique.

Cette inspiration amenée de notre continent me permets de parler du changement de ton de Berserk.
Trente-six tomes c’est long et j’ai pu lire des critiques qui reprochent le fait que Guts s’inscrive dans une aventure plus « Fantasy » classique. Il a des compagnons, la magie est réellement présente (au sens de sortilèges lancés, et non pas d’ « enchantement » du monde)
Je ne reproche pas cette transition à Berserk et même je l’applaudis.

Le hamr de Guts à la forme de loup. La manifestation de la fureur du guerrier-fauve.

Si l’œuvre à ses débuts est marquée par une violence, une rage perpétuelle qui pousse à chaque fois dans ses retranchements on aurait fini par faire tourner en rond le récit allant dans une surenchère de brutalité. Celle-ci atteint son maximum dans le tome 13 puis redescend sans tomber non plus dans la paresse. Guts affronte toujours des créatures improbables et gigantesques mais il souffre moins, il est moins en train de subir, ce qui prouve que le personnage évolue en bien. Il gagne en épaisseur même si il se résume souvent à trancher n’importe quoi (intéressant paradoxe). La surenchère laisse la place à la narration et par la même au développement de l’univers. L’ouverture de Guts aux autres étend le récit qui n’a plus à tourner en rond. Si l’arrivée de la fantasy dans Berserk est vécue comme une faiblesse, c’est limiter l’œuvre à de la violence et du sang qui se déverse par hectolitres. C’est foutrement primitif. Berserk est une incursion formidable dans l’imaginaire: les monstres terrifiants aux multiples inspirations (Jérôme Bosch), l’utilisation minutieuse de l’esthétique des 15-16ème siècle et de notre paganisme, le tout transformé et renouveler dans Berserk.

Ce 36ème tome continue cette œuvre qui fera de Berserk, une fois arrivé à son terme, l’une des plus grandes sagas de notre temps. Espérons que Kentaro Miura tiendra sur la longueur…

Publicités
Cet article, publié dans Uncategorized, est tagué , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour « Berserk » et la figure historique des berserkirs

  1. Hello! les visuels sont sympas sur ton blog! ils viennent de toi ou tu les trouves sur le net?? au plaisir de te lire ++ Slevin

    • remelorn dit :

      Nope, manque de talent pour faire des visuels :p
      Internet est mon ami sur ce domaine, par contre je me casse le cul à essayer d’écrire des trucs…

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s