Art et jeu vidéo: dead-in-iraq par Joseph DeLappe.

En 2007, j’ai assisté à un festival d’art contemporain sur Toulouse. En théorie, ce n’est pas particulièrement ma tasse de thé mais bon, vu que ma copine travaillait pour ce festival, j’ai fait un effort.

Effort d’autant plus consenti car l’artiste que j’allais voir à l’œuvre est un américain du nom de Joseph Delappe. Ce dernier a pour habitude de travailler avec la vidéo et la technologie pour faire ses œuvres.

Ce soir là, j’allais voir une « performance », c’est à dire que l’artiste allait exécuter son œuvre devant un public. La performance avait de quoi surprendre car il allait jouer a un jeu vidéo et en faire une œuvre d’art.

Je vous explique la démarche: l’oeuvre s’appelle: « dead-in-iraq » et essaye, par le biais du jeu vidéo, de dénoncer cette guerre. Cela remonte à 4 ans maintenant, à l’époque les Etats-Unis se rendaient compte que l’Irak était un bourbier et que les soldats américains tués devenaient plus nombreux que les confiantes prévisions bushistes.
Dénoncer la guerre certes, mais Joseph Delappe va aussi attaquer la propagande américaine qui essaye, avec le jeu vidéo, d’inciter les jeunes à entrer dans l’armée.

Je me souviens bien de la scène ce soir là, nous étions tous assis et devant nous se trouvait l’artiste avec devant lui un PC relié au Net. Le PC projetait aussi sur un écran géant pour qu’on puisse tous en profiter.

Delappe s’installe devant sa bécane et nous explique (heureusement qu’il y a un traducteur) qu’il va lancer le jeu « America’s Army« . Si vous vous souvenez de ce jeu, vous vous rappelez sans doute qu’il avait un peu défrayer la chronique car ce FPS est produit par l’armée américaine et sert ni plus ni moins de propagande pour inciter les jeunes à s’engager. Rappelons aussi que le stand de l’armée américaine est présent à l’E3.

Notre artiste lance le jeu et entre son log-in. Il cherche alors un serveur de Death Match classique…

A partir de là, je ne comprend plus trop. Va t’il jouer tout simplement? Il va faire des frags pour dénoncer la guerre?

Pas du tout.
Dès que le jeu se lance, tous ses coéquipiers font comme dans tout bon FPS bas du front, il se dispersent à la recherche de terroristes.
Sauf l’avatar de Joseph Delappe…
Il ne bouge pas de 1 cm, son premier geste est d’appuyer sur une touche pour faire tomber son fusil. Il n’a plus d’arme et reste debout, statique. A ce moment là, Delappe prend une liste qu’il a avec lui et ouvre la fenêtre de chat. Il commence alors à écrire quelque chose, quand il a finit il valide et l’artiste nous répète ce qu’il vient d’écrire. Sa voix cite alors le nom d’un homme, d’un régiment et une date. Quand il a finit, Delappe retape un autre nom comme le premier. Et une nouvelle fois, sa voix déclame ce nouveau nom.
On comprend alors que Delappe inscrit les noms des soldats américains tués en Irak.

Il lance un troisième nom lorsque qu’un headshot l’abat…

Il continu comme si de rien n’était, mais cette fois-ci, le soldat est mort.

Quand il revient dans la partie, même scénario: Il jette son arme, ne bouge pas et récite les noms des soldats tués dans cette guerre inutile qui a trop durée.
Nouveau headshot. La guerre fait une nouvelle victime.
Pendant qu’il continu cette terrible litanie de tués, les autres sur le chat commencent à s’énerver: « We dont’ care » peut-on lire sur le canal de discussion. Les familles des tués, elles, ne s’en moquent pas…

La partie se termine, je ne sais plus qui a gagné ou perdu et je m’en moque.

Joseph Delappe quitte la recherche de partie et le public applaudit la performance. Le jeu vidéo à été utilisé pour vecteur d’art contemporain pour dénoncer la guerre comme Guernica le fait avec la peinture.
L’artiste prend le micro et nous explique sa démarche.

Comme toute œuvre d’art contemporain les interprétations sont multiples. Delappe dénonce t-il la guerre? Oui bien sûr.

Attaque t-il le jeu vidéo? Non. Pour lui c’est un moyen d’exprimer sa sensibilité comme la peinture, la sculpture. Avec American’s Army, le jeu vidéo devient une victime, la victime d’une propagande aveugle qui peut pousser les inconscients à s’engager pour de mauvaises raisons.
En appelant les morts en pleine partie. Delappe montre que la guerre n’est pas un jeu, il essaye d’éveiller ces consciences bouffés par la propagande américaine qui désigne toujours ce même ennemi du Moyen-Orient. Delappe nous parle notamment des features du jeu où chaque équipe voit l’autre équipe comme terroriste, histoire de ne pas être choqué en tuant des bons américains…
Il nous parle aussi des réactions des joueurs car c’est surtout eux qui vivent cette œuvre. Et l’art contemporain essaye surtout de faire réagir plus que de représenter quelque chose. Les réactions sont variables. Delappe peut se faire insulter ou kicker de la partie, ça dépend.
Mais il nous raconte néanmoins cette anecdote: Un jour, ses coéquipiers d’un soir lui demande pourquoi il ne joue pas et fait ça à la place. Il explique sa démarche et dans un élan de solidarité tout les joueurs se sont concertés pour défendre Delappe afin de le laisser aller au bout de sa liste. Les gens ont réagi. Ils ont aimés cette démarche. Peut-être ont-il laissé tomber ce jeu en prenant conscience de ce qu’il véhiculait, qui sait?

Pour ma part j’ai vécu quelque chose de fort. Voir un homme seul, dénoncer avec ses propres moyens une propagande nauséabonde.
Là où d’autres seraient contentés de dénoncer le jeu vidéo en lui-même, pour ce qu’il est, Delappe n’envisage pas cette possibilité. Sa cible, c’est ce que le gouvernement américain fait du jeu vidéo. L’artiste, lui, non seulement démontre la bêtise de la guerre, mais aussi comment tout médium peut devenir un vecteur d’art et par la même subversif dans le bon sens du terme.

La présentation se termine, les lumières se rallument. Je serre la main de l’artiste quand ma copine s’occupe un peu de lui (c’est dur à faire un festival, faut s’occuper de tout le monde, tout le temps). Très sympa, il nous a même proposé de lui faire un petit coucou si on passait par Las Vegas. 

Voilà, ce soir là, j’ai appris a aimer l’art contemporain et à le comprendre. Et surtout, quand est posé la problématique de jeux vidéos = art, je comprend que certes, les jolis graphismes, les jolies musiques c’est de l’art mais que, et c’est le principal, le jeu vidéo en lui-même, pour ce qu’il est, peut être une œuvre d’art. Il suffit juste que des artistes, et pas seulement des graphistes s’y intéressent et aient quelque chose à dire.

Pour voir ce que ça donne, voici une vidéo:

 

Et voici un interview qu’il a donné pour Edge

http://www.next-gen.biz/features/interview-joseph-delappe

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