BD/Mangas #1 Achille Talon

« Stratégie navrante qui ne pouvait conduire qu’à ces thermophyles aggravées d’un zeste de Waterloo. J’ai horreur de m’imposer, mais le sens du devoir n’est pas toujours celui de la modestie. J’interviens! »

Pour commencer une carrière de geek, il faut un élément déclencheur. Ce petit truc, que l’on vous montre ou que vous trouvez par hasard, et qui sans que l’on s’en rende compte, conditionnera pour longtemps votre façon d’être, de voir, de vivre.

Pour ma part, ce fut la bande-dessinée.

La vrai dirait certains, la franco-belge, celle qui a plus de couleurs que de pages si on la compare à sa cousine de la lointaine Cypango.

Ma rencontre avec la BD eut lieu avec un Gaston Lagaffe que je vénère depuis. Cet article ne parlera pas de Gaston car j’aurai alors besoin de quelques jours devant moi pour en parler. Nous nous concentrerons sur un autre héros, contemporain à ce dernier, et que j’ai lu beaucoup plus tard. Je parle bien sûr, vous l’aurez vu, d’Achille Talon.

 « Je m’en moque dans des proportions qui vous donneraient une idée de l’infini »

Achille Talon personnage créé en 1963 par Michel Regnier plus connu sous le nom de Greg. Alors que René Goscinny cherchait à combler les pages du magazine Pilote, il demanda à Greg si il pouvait remplir ces pages vides avec un personnage. Il inventa rapidement un bourgeois ventripotent à qui il arrive des mésaventures avec son voisin.
Le succès est rendez-vous car Goscinny lisant le courrier des lecteurs, se rend compte que tout le monde adore écrire comme Achille Talon parle.
Ecrire comme Achille Talon parle?

En effet, le trait caractéristique de cette bande dessinée est le fait que tous les personnages utilisent un parlé soutenu, très alambiqué alignant les calembours, les néologismes et les jeux de mots. On connait d’ailleurs Achille Talon pour ça.

Beaucoup de parents, d’enseignants y voyaient d’ailleurs une bande dessinée propre à donner aux enfants, car contribuant à leur donner un bon vocabulaire.

« Voilà Lefuneste, le prototype de l’homme qu’on a envie de mordre… C’est qu’il est très laid. Le cuistre »

Mais indépendamment de l’image d’Epinal que revêt pour certains Achille Talon, je voulais vous parlez de cette BD pour ce qu’elle véhicule vraiment.
Greg nous présente la plupart du temps des gags sur 2 pages. Ceux-ci sont des planches classiques de BD franco-belge avec une chute à la fin qui implique souvent Hilarion Lefuneste, le voisin d’Achille Talon. Ces gags ne sont généralement pas très drôle, pourtant je suis conciliant avec le genre, et font très BD à papa (comme Modeste et Pompom de Franquin).
L’hilarité n’est jamais provoqué par la chute mais toujours par le développement de l’intrigue et surtout par les dialogues.
Si on passe sur le langage complexe d’Achille Talon pour juste saisir les images on rate tout l’intérêt de la BD. Indépendamment des jolis mots, ce sont de véritables joutes verbales que livre Achille Talon. Ces joutes portent l’art de l’insulte à son sommet. Jamais de vulgarité (BD pour enfants oblige) et pourtant Achille et Hilarion se lance les pires méchancetés à la face. Michel Audiard le faisait déjà bien, je trouve que Greg le fait mieux.
Le rire d’Achille Talon vient de là, des répliques que l’on ne peut comprendre en étant enfant mais qui prennent toute leur portée quand on grandi.

« Je lis ici une prose navrante au service de conceptions grotesques. Bref, une critique. »

Mais ceci reste une nouvelle fois une analyse superficielle de la BD. Il y a donc deux niveaux, le niveau des gags visuels, très superficiel, puis vient le niveau des dialogues, qui démontrent une maitrise hallucinante de la langue française. Arrive ensuite le troisième niveau que l’on peut qualifier de politique.
Achille Talon véhicule des messages. Greg y dépeint, sous couvert de BD pour enfants, les mœurs de son époque et seul l’adulte qui pique le Pilote de son enfant pourra s’étonner de la pertinence de Greg.
Par des histoires complètes ou juste des phrases éparses, Greg place des références à l’actualité immédiate. Certes, comprendre ces blagues aujourd’hui demandent un peu de culture générale sur la France des années 60-70 (dixit blagues sur le Concorde) mais parfois des thèmes universels sont très bien décrits et parodiés. Voir notamment Le Grain de folie excellente critique sur l’Amérique va-t’en-guerre en pleine Guerre Froide (qui trouve toujours un écho aujourd’hui). Plus courageux encore, Achille Talon se permet un gag sur la consommation de cannabis sans même, et ce serait totalement interdit aujourd’hui, un avis foncièrement négatif mais juste gentiment moqueur. (Essayez de faire ça dans une publication pour enfants aujourd’hui et on en reparle devant le Tribunal Correctionnel).
Les BD d’Achille Talon recèle de pleins de pépites de cet acabit, certes ce n’est pas systématique dans tous les gags, mais c’est toujours bien fait. Jamais moralisateur (et si c’est le cas c’est parodique) et toujours pertinent. Achille Talon se permet même de raconter la vie de la rédaction de Pilote en caricaturant Goscinny en petit tyran toujours en colère, Jean-Michel Charlier (scénaristique notamment sur Buck Danny) en dévoreur de sandwich insatiable. On y trouve aussi, de temps à autre, Gotlib, en dessinateur malmené et Greg s’y dessine lui-même comme dessinateur mourant de faim et d’épuisement par son patron tyrannique.

Combien sont aujourd’hui les œuvres où l’on brocarde ouvertement ses supérieurs? Lire Achille Talon aujourd’hui; c’est prendre conscience qu’une certaine liberté de ton s’est envolée et que cela eut lieu sans les ciseaux des censeurs. Par une sorte d’approbation tacite, les médias ne semble plus rien critiquer, sorti des Guignols ou de Groland. Sorti des one-man-show, on ne fait plus réfléchir sans vulgarité ou méchanceté, sur nos mœurs et la société d’aujourd’hui (Et encore ces derniers n’enchainent le plus souvent que des poncifs sur les couples, si il ne leur prend pas l’envie de faire du cinéma)

Greg disait d’Achille Talon, qu’il est « en somme un bien brave homme comme vous et moi« . Achille Talon est la parodie de tout le monde, de chacun d’entre nous et si ce n’est pas le cas il y aura au détour de quelque case ou dans quelque phylactère un personnage ou un mot qui vous incluera aussi dans le gag.
Si vous ne savez pas quoi lire et que la BD ne vous rebute pas, pensez à essayer un Achille Talon comme ça, au passage. Hop!

Publicités
Cet article a été publié dans BD/Mangas. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s