La statue

« Tu ne l’aime pas, c’est ça?
— C’est pas ça, mais… Tu peux expliquer ce truc que j’ai sur la tête?
— C’est ton bonnet voyons.
— Je n’ai jamais eu de bonnet.
— Menteur, tu l’avais vissé sur la tête.
— Oui. Quand j’étais petit. Et on m’obligeait à le mettre.
— Non, tu l’as toujours. J’en suis sûre.
— Peut-être. Mais tu le vois là, sur ma tête?
— En tout cas maintenant, tout le monde se souvient de toi avec. »

Les deux personnes qui discutaient étaient sur une des nombreuses places de la ville où se tenait un marché animé. Sur la périphérie de l’esplanade pavée, de nombreuses échoppes provisoires vendaient principalement de la nourriture venue des campagnes environnantes. Quelques artisans proposaient aussi des meubles ou des outils.
Les deux silhouettes se tenaient côte à côte au centre la place, parmi les gens qui faisaient leurs courses. La matinée était déjà bien avancée et le marché commençait à se vider petit à petit. Le bazar assourdissant d’il y a dix minutes laissait progressivement la place aux commérages tardifs des habitués et aux bruits des charrettes que l’on charge. Mais les deux personnes, un homme et une femme, ne s’intéressaient pas à cette agitation. Ils regardaient la statue.

Cette statue trônait au centre de la place. Reposant sur un large socle de pierre plus haut qu’un homme, elle était encore relativement épargnée par les oiseaux et n’avait pas subi la patine des intempéries. Toute en bronze, elle représentait un homme dans une position héroïque brandissant une longue épée tenue par la main gauche, l’autre bras portant un bouclier. Un regard droit, dur et tourné vers le ciel achevaient d’en faire le symbole éternel de l’héroïsme. Le-dit héros portait une tunique courte et un bonnet long. Le dessus de la main gauche présentait un motif peu visible d’en bas.

L’homme qui s’était plaint de ce bonnet à sa compagne était grand, fin mais une musculature nerveuse et acérée se devinait derrière une certaine nonchalance et un calme que seules les épreuves peuvent apporter. Il portait des vêtements informes, maltraités par les voyages. Bottes marrons au cuir terni, pantalon à la couleur indiscernable mais soutenu aux hanches par une ceinture robuste. Une chemise mal lacée au col s’apercevait derrière un manteau long élimé qui détonait dans la chaleur de la mi-journée. Si ses habits pouvait faire croire à un vagabond, un sac à dos déformé par le poids de son chargement et une épée au dos, trahissait un mercenaire ou plus romantique, un aventurier.
Son visage d’ailleurs, évoquait un aventurier de conte. Agréable, fin, les demoiselles y remarquaient des yeux bleu mer. Trois cicatrices discrètes sur le nez, la mâchoire et l’arcade achevait de donner une maturité sombre à ce visage juvénile. Ses cheveux blonds et courts restaient propres mais avaient subis la coupe d’un couteau mal manié…
La femme à son côté faisait une tête de moins que lui. Elle ne laissait rien paraitre de sa personne, enveloppée dans une cape bleu sombre qui descendait jusqu’au sol. La tête recouverte d’une large capuche, elle semblait vouloir se faire discrète malgré les badauds qui cherchaient à la dévisager.

« Tu es parti depuis presque quinze ans, lança la femme.
— Je sais.
— Peux-tu dire pourquoi?
— Non. »
Cette réponse lui fit un choc, mais elle fit tout pour ne rien laissé paraitre. Elle baissa la tête et entr’ouvrit sa bouche pour inspirer et étouffer la montée de tristesse qui lui enserra la poitrine. Elle se mordit fugitivement la lèvre pour réprimer une larme.
Elle leva son regard vers la statue, un masque froid de reine sur le visage. Elle se tourna vers son compagnon, feignant une mine enjouée.
« Tu as du en voir des choses pendant tout ce temps. Voir par delà les mers, faire de nouvelles rencontres… C’est quelque chose que j’aurai aimé faire. »

A ces mots, c’est le regard de l’aventurier qui se fixa sur le sol, complètement absorbé. Une image s’imposait à son esprit, celle d’une jeune fille rousse chantant face à la mer, un hibiscus dans les cheveux.

« Ça va? demanda sa compagne.
— Oui, oui. Excuse-moi, j’étais ailleurs… »

Les cloches se mirent à sonner la mi-journée. Les derniers chariots attelés quittèrent la place désormais jonchée des débris du marché qui s’était tenu là. Les quelques badauds restant marchaient en frôlant les bords de l’esplanade, risquant un coup d’œil furtif à cet étrange couple qui restait au milieu et l’oubliant aussitôt.

« Tu sais…
─ Je… »
Ils venaient de parler en même temps
« Pardon, vas-y, commença la femme.
─ Non, toi d’abord, répondit l’homme.
─ Je… Je me suis toujours demandée si j’avais fait quelque chose de mal. J’ai eu peur que ton départ soit de ma faute ou que tu me reprochais quelque chose… Je suis désolée, le royaume était en ruine et moi je te demandais de faire tellement… Je n’ai jamais pris le temps de juste te dire merci. Et je m’en veux… Cette statue doit te paraitre bien stupide n’est-ce pas?
─ Je suis censé être mort?
─ Beaucoup pensent que ton dernier combat t’as été fatal répondit la femme. Certains dans mon entourage pense le contraire et te traite de lâche de nous avoir abandonner ainsi.
─ Je ne te reproche rien. J’avais mes raisons.

Au moment où la femme allait reprendre la conversation, une troupe de soldats en armure jaillit au pas cadencé d’une ruelle. Elle se composait de six hommes armés de piques, avec à leur tête un gradé à l’armure rutilante portant une épée. D’un signe de la main, toute la troupe fit halte. Le chef de l’escouade, tenant le fourreau de son épée, fouilla minutieusement la place des yeux. Son regard tomba sur la femme à la capuche. Il se dirigea aussitôt vers elle d’un pas décidé.

« Ils viennent pour toi on dirait, constata l’homme.
—Oui. Je me suis absentée trop longtemps du château, ils doivent courir dans tous les sens à ma recherche. »

La femme retira sa capuche et laissa apparaitre son visage. Des cheveux aussi blonds que son ami étaient maintenus par un diadème et une résille entrelacée d’or, d’argent et de pierres précieuses. En son centre se trouvait trois triangles d’or accolés formant un triangle plus grand, vide en son centre. Elle affichait un regard doux mais durcit par un port royal. Le reste de sa physionomie ne transparaissait pas au travers de sa cape couleur nuit liserée de pastel.

La reine fit un pas en avant et se tourna vers l’aventurier.
« Je vais devoir te laisser. Mon royaume attend. »
— Juste une dernière chose.
— Quoi?
— C’est vrai que tu as écrit un bouquin sur moi?
— Oui.
— Et comment il s’appelle ?
— La Légende de Zelda.
— De Zelda?
— Au début, je voulais l’appeler L’Aventure de Link, mais la personne qui m’a aidé n’était pas d’accord.
— Ah, parce que tu as fait appel à quelqu’un pour t’aider?
— Oui, un espèce de chroniqueur ou d’historien avec des oreilles plates qui venait d’extrême-orient.
— Il est encore ici?
— Non, il est reparti chez lui avec ton histoire sous le bras. Je ne sais pas ce qu’il compte en faire, mais il avait l’air satisfait. »

Le soldat arriva à hauteur de la reine. Avant qu’il n’ait eu le temps de dire un mot ou d’esquisser un salut, la souveraine d’Hyrule se tourna vers lui.
« J’arrive. Laissez-moi quelques instants. »
— Bien, Majesté. »
Le soldat retourna aux cotés de ses hommes mais détailla ce vagabond d’un air soupçonneux, comme si il l’avait déjà vu quelque part.
La reine reprit la discussion:

« Tu viens? Tu peux rester au château si tu veux?
— Non, j’ai posé pas mal d’affaires chez mon oncle. La maison est dans un sale état aussi. Je vais essayer de la rendre habitable.
─ A peine rentré et déjà au travail?
─ Ça m’occupera un moment. Et puis qui sait, j’ai peut-être une carrière de charpentier qui me tend les bras, ironisa-t-il.
Un silence s’installa
— Tu es une légende, tu sais, dit Zelda.
— C’est pour ça que je suis parti, répondit Link.
Nouveau silence.
— Tu me racontera tes autres aventures, d’accord?
— D’accord. Je frappe à la porte ou je passe par les jardins? » dit Link en souriant au garde.
Zelda se mit à rire.
— Non, je donnerai des ordres pour qu’on te laisse entrer cette fois. Elle se tourna vers le garde : « Je suis prête. Nous pouvons rentrer au château. »
Le garde fit un salut militaire, et se dirigea vers le reste de sa troupe, la reine à son côté.
Zelda se retourna une dernière fois.
─ J’ai une fille, au fait.
─ Et comment s’appelle-t-elle?
─ Devine.
La reine fit un discret adieu de la main, Link le lui rendit en hochant la tête.

Une fois le cortège hors de vue, Link resta seul un moment au milieu de cette place. Son alter-ego de métal dominant le monde, ignorant superbement son modèle qui lui avait involontairement donné naissance par une nuit pluvieuse, il y a plus de quinze ans de cela.
Après avoir réajuster son sac à dos, le héros de la Triforce fit demi-tour et reparti vers la maison qui l’avait vu grandir.

 

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